vin d'auteurs

ÉRIC JANIN

vigneron

DELPHINE BERTHOLON

écrivain

CYRIL CARRET

plasticien

Summer wine

aurais aimé voyager sur les genoux d’une femme, ou peut-être d’un enfant. J’aurais aimé voir les paysages défiler, lentement ou à toute vitesse, les ciels se métamorphoser, les nuages prendre des formes inconstantes et sauvages – un lion, une botte, une grappe, un moulin, un château. J’aurais aimé être solide, avoir une conscience, une mémoire, un cœur et des souvenirs.

Mais je voyage dans de multiples boîtes, telle une matriochka liquide aux joues écarlates.

Boîte en verre / Boîte en carton / Boîte en métal.

Bouteille / Colis / Wagon.

Je suis aveuglé, séquestré, je roule sur moi-même. Les paysages derrière ces parois trois fois multipliées, je ne peux que les imaginer, rectilignes et parfaits comme ceux où je suis né. Je ne suis pas malheureux, je me sens élégant, important, bientôt apprécié ; au pire suis-je un peu frustré de ne pas voir le monde, mais ma condition demande des sacrifices.

 

J’arrive dans une gare - j’entends des sifflets, des rires, la voix d’une fille dispersée, suave, par de grands hauts-parleurs.

Le monde bouge, tressaute.

Serré dans une foule dense comme les mailles d’un filet, je suis manipulé, déplacé, secoué. Bêtement, j’espère encore les genoux d’une femme, ou peut-être d’un enfant.

 

La cage a rétréci - je ne la vois pas, mais je la sens.

Ce n’est plus un wagon, c’est autre chose.

Un camion ?

J’

Un camion.

La route est rocailleuse, d’abord ; puis lisse, droite, douce comme un ruban.

Je m’énerve.

Tout à coup, je m’énerve et je hurle :

- Je ne suis pas une marchandise ! Je suis de l’art, de l’amour et du temps…

- Hey, mec ! râle-t-on à mes côtés. Calme-toi, tu veux ?

- Ouais, renchérit-on plus loin. Tu nous fais chier, le Pinard. Tu te crois mieux que nous autres ?!

Je me raisonne, me tempère. Je ne veux pas d’ennemis, sans compter que la route est peut-être encore longue.

Au final, j’abdique : OK, je suis une marchandise. Si je n’étais pas une marchandise, je ne voyagerais pas. C’est chouette de voyager, même sans voir le paysage.

 

J’ai du corps, paraît-il.

Alors, mon corps dans l’espace.

C’est bien. Tout va bien.

 

Maintenant, j’entends de la musique, je reconnais le morceau – « Summer Wine ».

 

« Strawberries cherries and an angel's kiss in spring /

My summer wine is really made from all these things »

 

La radio hurle dans l’habitacle du semi-remorque. C’est, bien sûr, la version de Lana del Rey. Moi, je préfère l’originale, Lee Hazlewood et Nancy Sinatra. Pourtant je suis jeune, je suis de 2012 ; mais on dirait que je viens de loin, de très loin, des entrailles de la terre.

Si je n’ai pas de souvenirs, j’ai un passé.

Si je n’ai pas d’avenir, j’ai une destinée.

Je suis abandonné dans un bureau de Poste.

Je le sais parce que pendant des jours, je ne bouge plus. J’attends. Je suis enfermé dans une bouteille, la bouteille dans un carton, le carton dans un casier, le casier dans une pièce, la pièce dans un bâtiment, le bâtiment dans une ville, la ville dans l’univers.

J’entends des voix, mais je suis seul ; plus personne ne me parle. Ils me manquent, les crétins du semi-remorque. Je me demande ce qu’ils étaient, pour râler à ce point. Des patates ? Des fruits confits ? Des boîtes de thon ? Des bidons d’huile ?

J’attends ma destinée, je n’en peux plus.

 

Elle a signé.

C’est une femme. Une jeune femme, il me semble. La voix est un peu rauque - fumeuse - mais le ton juvénile.

Je frétille, grisé.

Cela paraît idiot, je sais. Je vais bientôt mourir. Etre avalé, ingéré, englouti, digéré. Je vais disparaître. Tel est mon destin, ce pourquoi je suis né. Mais le souvenir autour de moi perdurera longtemps – des années, des dizaines d’années. Ad vitam ?

Je me sens pétiller.

Il faut que je me calme, je vais me bouchonner.

Assise dans le divan bleu roi qui orne son salon, elle arrache les pans du carton d’emballage à grands coups de ciseaux. Elle est du genre impatient, j’aime ça.

Je me suis trompé, elle n’est pas si jeune – mais bien conservée. Entière, racée.

Elle me détaille, sourit, murmure mon nom marqué sur l’étiquette. Elle me regarde au fond de l’âme, se lève avec moi, se place devant la fenêtre. Le col de ma bouteille se réchauffe sous sa paume, la lumière me transperce, je rougis.

Je suis un vin d’automne, mais j’ai des couleurs de fruits rouges, framboises, cerises et compagnie, je suis festif

– summer wine. Je lui plais, c’est tout ce qui compte.

J’ai envie de m’exciter, de prendre des formes, de sortir par le goulot étroit déguisé en génie de la lampe. Mais je reste sage, je la regarde se recoiffer, mettre du rouge à lèvres, elle est belle, mûre, elle a des rides comme les ceps qui m’ont engendré.

Elle disparaît un instant, puis deux verres en cristal viennent se poser de part et d’autre de moi. Elle se rassied dans le canapé et, entre ses cuisses gaînées de nylon noir, me libère.

Je mourrai, finalement, près des genoux d’une femme.

 

Je suis débouché. Délivré. Aéré.

Dans le reflet de la bouteille qui me contient encore, je la vois évoluer dans l’espace, allumer des bougies et une cigarette, porter une main distraite à ses cheveux dorés.

 

La sonnette retentit - stridente.

- Bonsoir, dit-elle.

L’homme entre mais, reclu au bord de la table, je ne peux pas le voir. Je l’imagine, le suppose. Je l’espère élégant, puissant, équilibré comme moi, avec un cœur très rouge, et long en bouche.

- Tu veux un verre de vin ?

La porte claque, elle lui sourit.

Domaine Paul Janin & Fils,

Domaine des Vignes du Tremblay 2012

Éric Janin, vigneron.

Né en 1965, il vit à Romanèche-Thorins.

 

Cuvées

Les Vignes du Tremblay

Les Vieilles Vignes des Greneriers

Les Vignes des Jumeaux

Beaujolais Villages

 

www.domaine-paul-janin.fr

Delphine Bertholon, écrivain  et  scénariste.

Née en 1976, elle vit à Paris.

 

Romans

Cabine Commune, éd. J.-C. Lattès, 2007.

Twist, éd. J.-C. Lattès, 2008.

L’Effet Larsen, éd. J.-C. Lattès, 2010.

Grâce (roman), éd. J-C Lattès, 2012.

Le Soleil à mes pieds, éd. J.-C. Lattès, 2013.

Les Corps inutiles, éd. J.-C. Lattès, 2015.

 

www.editions-jclattes.fr/delphine-bertholon

Cyril Carret, photographe et plasticien.

Né en 1968, il vit à Marseille.

 

Séries

Dés/incarnation, 2010

In absentia, 2011

Hybridature, 2013

Attachements, 2014

Cellules, 2015

 

www.cyrilcarret.com